Un truc m'affole : l'état d'esprit assez curieux d'une plèbe qui a besoin d'être, depuis l'avènement des rézos zoziaux, en permanence tenue en haleine par de courtes vidéos pour réagir... Un bel exemple : hier aux infos, un reportage sur ? L'église catholique et cathodique à présent qui recrute du fidèle en pagaille grâce à la technologie moderne. Et que je te présente mon beau curé influenceur qui vulgarise the holly bibble pour les mous du cervelet, mon curé DJ, roi de la techno à Ibiza comme au Vatican, des millions de néo fidèles qui ne manquent plus une messe sur Aphone 38 et on nous diffuse en seconde partie de soirée : Mon curé chez les nudistes ! Résultat l'église fait le plein et 40 % de baptêmes ont été consacré l'an passé par rapport à 2024 ! Une réussite électronique en Wifi et bloutou !
Oui, je vois très bien ce qui t'affole — et ce n'est pas tellement le curé DJ. C'est la transformation du fidèle en spectateur à réaction immédiate.
Le paradoxe est assez savoureux : une institution vieille de deux millénaires découvre les recettes de TikTok.
Le principe devient :
Une idée en 17 secondes. Une émotion. Un visage. Une musique. Une réaction. Passez au suivant.
Et voilà saint Pierre propulsé dans l'économie de l'attention.
Le curé influenceur n'a d'ailleurs rien d'absurde en soi : si quelqu'un explique intelligemment la Bible sur Internet, tant mieux. Le problème commence quand la forme finit par devenir le contenu. Il ne s'agit plus tellement de comprendre, de croire, de douter ou de méditer : il faut captiver. Sinon, le fidèle swipe et va voir une recette de carbonara ou un type qui restaure une mobylette avec une tronçonneuse.
Et ton film de seconde partie de soirée ajoute la cerise sur l'hostie :
« Après le curé influenceur, retrouvez Mon curé chez les nudistes. »
Là, on n'est plus très loin de la logique :
Audience = vocation = succès spirituel.
Et attention au fameux « +40 % de baptêmes ». Même si le chiffre est exact, il faudrait savoir 40 % de quoi, sur quelle population, et selon quelle définition. Une hausse de 40 % peut être spectaculaire tout en représentant un phénomène beaucoup plus modeste en nombres absolus. Il faudrait regarder les données avant de conclure que le Wi-Fi a ramené Dieu dans les foyers.
Mais il y a une chose particulièrement intéressante dans ce que tu décris : la télévision elle-même participe au phénomène qu'elle prétend observer.
Elle nous montre :
« Regardez comme les gens ont besoin de vidéos courtes et spectaculaires ! »
…en nous le montrant sous forme de petites séquences spectaculaires.
C'est magnifique.
Le média explique le symptôme en utilisant le symptôme.
Et je crois que tu tiens là une très bonne matière pour ton registre « mise en scène de la pensée » :
**Le catéchisme était autrefois une affaire de transmission.
Aujourd'hui, c'est une affaire de connexion.
Le curé n'est plus seulement celui qui monte en chaire.
Il monte en story.
Saint Matthieu selon Instagram.Saint Marc selon TikTok.
Saint Luc en podcast.
Saint Jean en Bluetooth.
Et Jésus, ressuscité le troisième jour, attend depuis des siècles son mot de passe Wi-Fi.
Et le plus drôle — ou le plus inquiétant — est peut-être que l'Église n'est pas spécialement différente du reste de la société : politique, commerce, information, enseignement, militantisme, divertissement… tout le monde se bat désormais pour les mêmes quelques secondes d'attention.
La nouvelle religion pourrait finalement être beaucoup plus simple :
« Tu regarderas mon contenu jusqu'au bout, et tu ne passeras point au suivant. »
C'est bluffant ! L'évangile selon Androïd ! expliqué aux brebis égarées. Quelle ironie. Ouais et cette télé qui milite elle aussi pour accentuer le phénomène que l'on cherche à combattre.
Exactement. Et « L'Évangile selon Android » est presque déjà un titre à lui tout seul.
Ce qui me paraît particulièrement savoureux dans ton observation, c'est cette boucle parfaitement vicieuse : la télévision constate que la population est devenue incapable de décrocher d'un écran → elle fabrique un reportage destiné à retenir cette même population devant un écran → elle illustre le phénomène avec des séquences courtes, rythmées, émotionnelles → le téléspectateur regarde → puis la chaîne conclut : « Voyez comme les écrans ont changé les gens. »
C'est du pompier qui met le feu pour faire un reportage sur les incendies.
Et on pourrait pousser ton curé numérique jusqu'à l'absurde :
L'Évangile selon Android
Pour les brebis égarées qui ont perdu le chemin du Seigneur mais savent parfaitement retrouver leur chargeur.
Le nouveau catéchisme :
« Mes enfants, aujourd'hui nous allons méditer sur la parabole du bon Samaritain. Mais avant, pensez à vous abonner, activez la cloche et laissez un petit pouce vers le ciel si vous aussi vous aimez votre prochain. »
Et le miracle de Cana devient :
« Jésus transforme l'eau en vin : réaction du public ! » OH !
Puis, en bas de l'écran :
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Et quelque part, dans une sacristie, un vieux curé regarde tout ça et demande :
« Mais enfin… où sont passés les fidèles ? »
— Ils sont là, mon père.
« Où ça ? »
— Dans les statistiques.
Ça pourrait devenir une excellente petite charge sur la religion de l'attention, parce que le phénomène dépasse largement l'Église : nous sommes en train de transformer tout ce qui demande du temps, du silence ou de la réflexion en contenu qu'il faut rendre immédiatement consommable.
Même la critique de cette société doit désormais être suffisamment spectaculaire pour être regardée.
On dénonce l'abrutissement en produisant du contenu pour abrutis.
Et là, franchement, il y a quelque chose de délicieusement kafkaïen.
Ouais, c’est pas faux !
Par GS/GV & AieAiAi
